Dans le cadre des "ÉCRANS DU LANGUEDOC"
HOMMAGE AU PEINTRE RENÉ-FRANÇOIS GRÉGOGNA
"JE CHANTE SUR MON CHEMIN"
Vendredi 02 MARS 2012 à la Maison du Peuple de
Balaruc les Bains Quartier des Usines.
18h 30 Projection de 3 courts films inédits de René-François Grégogna.
20h Apéritif dinatoire
21h Projection de "Grégogna l’anartiste" film de Anne Desanlis,
EN PRÉSENCE DE LA RÉALISATRICE.
Entrée libre et gratuite.
et
"JE CHANTE SUR MON CHEMIN"
EXPOSITION PERMANENTE D'ŒUVRES DE RENÉ-FRANÇOIS GRÉGOGNA
Samedi 03 MARS 2012 Salle d’exposition au 1° étage de
"LA CURE GOURMANDE"
18h 30 Vernissage
Entrée libre et gratuite.
Pour tous renseignements :
04 67 80 92 00 & 06 22 80 20 09
RENÉ-FRANÇOIS GREGOGNA
L’artiste est né le 2 mars 1926 à Hanoï, au Vietnam.
Après son engagement dans la résistance pendant la guerre, il s’installe à Alès où il présente ses premières
peintures. C’est en 1958 qu’il déménage à Sète. Et en 1969 il fait scandale avec son œuvre “Le Déjeuner sur l’herbe“. Dans la foulée, il monte l’expo « Plaider coupable“. Il délaisse ensuite
la peinture pour se consacrer aux montages, collages, volumes et reliefs réalisés à partir d’objets trouvés en particulier dans les décharges.
Il RÉALISE ensuite DES interventions sauvages et monumentales comme sur une digue ENTRE SÈTE ET FRONTIGNAN (1978-79) que viendront
soutenir le Ministère de la Cuture, les Peintures Ripolin… et qui sera détruite malgré les innombrables protestations. De cette digue intitulée “Je chante sur mon chemin“, il a été dit qu’elle a
inauguré le “land art “, et l’œuvre de René-François Grégogna a influencé bien des générations de la nouvelle peinture sétoise. Quand il quitte Sète, après un crochet par le Val de Loire, il
est accueilli par la ville de Pézenas. À partir de 1995, après une exposition de groupe, intitulée “Voyageurs sans Bagages“ à l’Espace Hérault à Paris, et de nombreuses exposition en France
et en Allemagne, Gregogna produira de nombreuses œuvres avec une technique de laines collées, dont on s’apercevra qu’elle est coutumière des indiens d’Amérique… La même année, il organise à l’Hôtel
des Barons de Lacoste, une exposition en hommage à Boby Lapointe y invitant des amis peintres et sculpteurs. Ce fût l’année où il réalisa sa tapisserie “La Maman des Poissons“, commande de la ville
de Pézenas qui figure aujourd’hui sur les cimaises du Musée Boby Lapointe. Peinture, dessin, collages, travail du métal, du bois, rouilles, sculptures… Gregogna est aussi singulier que Picasso. La
diversité, et de sa production le rend inclassable. Il sera également célébré en avril 2012 pour le Printival de Pézenas.
UN TEXTE DU
POÈTE YVES ROUQUETTE
Gregogna, c’était quand ? Je n’avais pas vingt ans. Il comptait quelques années de plus.
Mon copain Albert Albouy m’avait dit : « Tu devrais aller voir ce que ce type expose à l’espèce de galerie, au-dessus de la bibliothèque, ça vaut le coup. Et lui aussi. »
Albert était peintre comme mes amis d’alors à Sète,
Pierre François, Gérard Chave, Jacky Galey et n’avait pas l’admiration facile. Il peignait comme les bœufs labourent : en force, tête basse, le regard allant de la terre aux nuages, et il se
nourrissait de nourritures fortes : soupe et ragoût, Cézanne et Jack London, Soutine et Lester Young, Cendrars et La Fresnaye, vin rouge et eau de vie de marc.
L’inconnu qu’il me signalait n’était que force et élégance, dans sa mine comme dans ses ouvrages. L’homme était grand, mince, tout de blanc vêtu, réservé, économe en paroles. Ses œuvres se
signalaient par la sûreté du trait, l’équilibre hardi de la construction, une extrême retenue dans le jeu des couleurs. Rien à voir avec les peintres qui gravitaient à Sète autour de François
Desnoyer, comme Puyuelo, Couderc, Espinasse, Blondel ou Séguin. Gregogna avait le cœur et la tête ailleurs…
On voyait bien qu’au face à face avec l’extérieur
(la mer, le port, les quais, la plage, les baigneuses, les frondaisons, ou les fleurs à bout de souffle), au souci de s’inscrire dans une continuité de l’art pour galeriser, il préférait les
visions qui s’élaborent dans une rêverie active, au moins sûr de soi-même, dans l’attente et la quête d’une beauté illuminante, dans le travail qu’opère le désir sur la mémoire.
Il était seul. Je fis comme j’ai toujours fait
devant une peinture, un dessin, une statue ou un poème, prenant tout le temps qu’il faut pour que l’œuvre vous laboure l’âme, vous interpelle au plus profond, vous entraine vers l’énigmatique. Puis
je lui dis que j’aimais. Sans bavardage inutile. Sans analyse. Après quoi, on passe aux banalités : comment l’un et l’autre nous gagnons notre soupe ? Comment dessiner ou écrire quand le
temps « social » vous dévore la vie ? Quelles heures distraire à l’ordinaire des jours pour réaliser bien ou mal ce dont on espère être porteur.
Je l’entends qui me dit :
- Huit heures pour dormir, huit heures au boulot, huit heures pour dessiner, écrire, peindre.
Je voulus faire le malin :
- Et dans tout ça, l’amour, c’est quand ?
- Tout le temps et partout. Dans le sommeil et dans le rêve : aimer. Au travail, les camarades, leurs combats, leur stature d’homme, l’échange des services,
des paroles, l’appel des lendemains, c’est encore de l’amour. Et quand tu peins comme moi, quand tu écris, comme toi, tu n’arrêtes pas d’aimer : ta chérie, la beauté du monde, ta mémoire que tu explores, le désir que tu as de faire de la vie une fête. Tout se tient et c’est l’amour qui fait tout se
tenir.
Dans ce que
je voyais de lui, tout se tenait, tout se tenait debout. La suite dépasserait mes espérances. Ce seraient d’incessants départs à zéro, une volonté douce et farouche de ne rien jamais tenir pour
acquis, des renouvellements incessants et joyeux, de perpétuels changements de motif, d’inspiration, de technique, de support, de recherche.
Et tout ça avec un humour plus tendre que féroce
(même à l’égard des fantoches) que je n’avais pas soupçonné, une démesure amusée que je n’avais pas perçue à notre première rencontre.
Car des rencontres il allait y en avoir d’autres
après que j’ai quitté Sète pour la Drôme, les bords de Loire, Béziers puis le Sud-Aveyron. Tout à son plaisir, il ignorait la mode des pompiers du moment, les doctes professeurs sans imagination
que regroupait « Support-Surface » mais je le retrouvais copain de ses copains peintres aristocrates sans concession : Bringuier chez qui tout n’est que rigueur et frémissement,
veille au désert, paix conquise de vive force et les trois grands d’Artcube, Abad, Ambart, Baussant, au courage indomptable.
Avec ceux-là -et tout en inventant avant tout le
monde une figuration en toute liberté, un art de peindre qui soit un art de vivre- Gregogna à Bédarieux et à Béziers peignait des fresques murales sur fond de musique nègre et d’éducation
populaire, que deux municipalités imbéciles allaient se hâter de faire recouvrir d’un badigeon indélébile…
Un jour du 15 août je retrouvais Gregogna à Camarès.
Il n’avait pas loupé le rendez-vous des « Vraies folies bergères » une époustouflante manifestation « agrocuturelle » drôlatique et inventive, populaire sans populisme. Il y
avait amené tout un lot de jardins peints ou brodés, mirobolants, proprement édéniques.
À Pézenas devenu sa ville de retraité des chemins de
fer, un autre jour, il exposait des tapisseries de fils de laine collés un à un sur toile de jute et de tissus plus ou moins rares. Toute une série de grandes odes loufoques à la gloire des
humiliés, des offensés, des simples d’esprit et de portraits pleins de mépris pour les grands de ce monde. J’eus beaucoup de plaisir d’acquérir son « Néci à la plage », les yeux qui
louchent, la bite à l’air, revêtu d’un T. shirt à la gloire de L’ « University of Onglous » avec son poing serré sur un moulin à vent de gosse. Le grotesque universitaire n’a plus quitté
mes murs…
Quelques années après on m’apprit que Gregogna
couvrait de couleurs la digue de mer entre Sète et Frontignan, en parallèle à la voie ferrée. Tout un kilomètre de blocs de pierre disposés là contre les assauts de la mer. Il me fallait voir ça.
Avec des quintaux de peinture mise au rebut, il avait composé un immense hymne à la vie, aux notes du ciel et de la mer, hurlant, savamment désordonné, jubilatoire. Du Trénet en peinture « Y a
d’la joie » (*) précisait la seule inscription de l’ouvrage.
En effet il y avait de la joie. Et il n’y en a plus.
La raison économique a eu raison de l’art. Le travail de Gregogna a été concassé, réduit en miettes. Ses débris ont dû servir à empierrer des routes ou faire du ciment. Je ne sais. J’en avais
récupéré un petit bout de caillou peint. Il dort dans quelque tiroir. Je n’ai pas besoin de lui pour revoir la digue. Pour penser avec admiration, tendresse et tristesse à Gregogna que j’ai bonheur
à imaginer sans cesse créant, sans se prendre pour le Dieu qu’il est quand même : à sa façon.
Yves Rouquette
Poète et écrivain occitan né à Sète.